C’est souvent lorsqu’un café ferme que l’on mesure la place qu’il occupait dans un village. Tant que sa porte s’ouvre tous les matins, sa présence paraît presque évidente. Puis un jour, le rideau reste baissé et il manque quelque chose. Bien sûr, un commerce a disparu, mais avec lui disparaissent aussi des habitudes, des rendez-vous et un endroit où l’on pouvait entrer sans avoir besoin d’une raison particulière.
Pendant des générations, le café de village a été l’un des lieux où la vie rurale se racontait. Et dans les bistrots que je visite aujourd’hui, je constate que cette fonction existe encore, même si elle a forcément évolué.
Le rendez-vous du matin
La journée commence tôt à la campagne et le bistrot a longtemps suivi ce rythme. Agriculteurs, artisans, ouvriers, employés ou retraités s’y retrouvaient avant le travail ou à l’heure de la pause. Dans certains cafés, c’est toujours le cas. Il suffit d’arriver tôt pour voir se succéder les premiers habitués, parfois pour un café avalé rapidement, parfois pour rester un peu plus longtemps.
On parle du temps, forcément, du travail, d’un chantier, du match de la veille ou des nouvelles du village. Ces conversations peuvent sembler anodines lorsqu’on les écoute d’une oreille distraite. Pourtant, mises bout à bout, elles font une bonne partie de la vie du café.
Un endroit où tout le monde peut se croiser
C’est l’une des choses que j’aime particulièrement dans les bistrots de campagne. Des personnes qui n’ont pas le même âge, pas le même métier et probablement pas toujours les mêmes idées peuvent se retrouver devant le même comptoir. Le retraité discute avec l’artisan, le nouvel habitant rencontre quelqu’un dont la famille vit ici depuis plusieurs générations et le voyageur de passage finit parfois par participer à la conversation.
Il existe finalement de moins en moins de lieux où ces rencontres se produisent aussi naturellement. Dans un café, personne n’a besoin d’avoir été invité. Il suffit de pousser la porte et de commander quelque chose.
Le comptoir a longtemps été le réseau social du village
Bien avant nos téléphones et nos groupes de discussion, beaucoup de nouvelles circulaient au café. On y apprenait qu’une manifestation allait avoir lieu, que quelqu’un cherchait un coup de main, qu’une maison était à vendre ou qu’une famille venait de s’installer. On y parlait aussi des naissances, des mariages, des décès et, bien entendu, de quelques histoires qui ne regardaient théoriquement personne mais dont tout le monde finissait par être informé.
Les moyens de communication ont changé, mais le patron d’un café de village reste souvent une personne à qui l’on peut demander un renseignement. Et il n’est pas rare qu’un client installé à côté complète la réponse, donne une adresse ou explique le chemin.
Quand le dernier café ferme
La fermeture du dernier bistrot ne signifie donc pas seulement qu’il faudra aller quelques kilomètres plus loin pour boire un café. Le village perd un lieu de rencontre accessible à tous. On peut remplacer certains services, installer un distributeur ou trouver son café ailleurs. Il est beaucoup plus difficile de remplacer les conversations et les rencontres qui avaient lieu autour du comptoir.
C’est aussi pour cette raison que je considère les cafés de campagne comme un patrimoine. Pas un patrimoine que l’on visite en silence ou que l’on protège derrière une vitrine. Un patrimoine ordinaire, vivant, parfois un peu bruyant, où l’on commande un café et où l’on prend le temps de parler.
C’est cette vie-là que je cherche à raconter dans Nos Bistrots mènent campagne. Et la meilleure façon de préserver ces cafés reste encore, tout simplement, d’y entrer.